Les belles histoires de l’oncle Régis

Une nouvelle tulipe, Tulipa remigiensis pour le département de l’Ain.

vendredi 1er avril 2011 par rkj

Les découvertes, ou plutôt les redécouvertes d’espèces considérées comme disparues de notre département ont alimenté nos colonnes webistiques ces dernières années. Plantes rares et disparues pour Georges Roger à Montrevel et Coligny, Gomphe à pattes jaunes sur le bassin du Rhône après 160 ans d’absence pour les odonatologues dont votre serviteur, et redécouverte de la Renoncule à feuilles de lierre à Viriat et Saint-Just, considérée comme disparue du département de l’Ain depuis un demi-siècle. L’an de grâce 2010 a été le terreau de la découverte, et non pas d’une redécouverte d’une plante, tout près de Bourg-en-Bresse. Il a fallu quelque temps pour avoir la confirmation et beaucoup de force pour garder le secret jusqu’à la publication, enfin parue !

Le joli mois de mai

Mai est le mois des fleurs, célébrant le Lys de la vallée le 1er, porte bonheur reléguant le fer à cheval et le trèfle à quatre feuilles aux subtilités chiroptérologiques et au jargon des relieurs… Vous savez maintenant que la famille des Liliacées – Liliaceae – a été divisée en de nombreuses entités et que notre Muguet donne son nom scientifique à celle des Convallariacées. Mais savez-vous que notre région Rhône-Alpes abrite aussi des espèces endémiques d’une des plantes les plus connues de la famille du Lis, la Tulipe. Oui, vous pensez sans doute que la fleur de la déclaration d’amour est plus habituée aux polders bataves gagnés sur la mer qu’à nos crêtes et vallées qui ondoient à l’occident des Alpes Grées… Eh bien non ! Ce sont les Alpes qui mettent la fleur au turban à l’honneur. Je connaissais bien sûr les tulipes sauvages du Bugey Tulipa sylvestris australis, mais j’étais loin de me douter qu’une visite chez un ami dans la banlieue de Bourg-en-Bresse nous révélerait une nouvelle espèce…

Retour sur les faits…

Ce 8 mai 2010, je suis donc à l’apéritif chez un de mes amis à Saint-Rémy, dans la banlieue est de Bourg-en-Bresse. Le temps n’est pas des plus cléments, mais le barbecue s’annonce bien… Au fond du parc du pavillon de cet ami (une villa, comme on dit dans la région), je remarque deux belles tulipes qui se distinguent des autres beautés du parc…

« Dis-donc, c’est de la tulipe sauvage que tu es allé braconner ça ? lui dis-je sur le ton de la plaisanterie…

— Oh, ben tiens, toi qui t’y connais un peu en fleurs, t’as une idée de ce que c’est ? Elles ont toujours été là, me semble-t-il… »

Ne voulant pas paraître présomptueux, je réponds à mon ami que j’ai quelques connaissances en botanique, certes, mais de là à vouloir ôter tous ses doutes… Nous nous approchons donc des deux spécimens… Ils évoquent effectivement ces tulipes botaniques bien à la mode dans les catalogues des grainetiers… Et si… Et s’il s’agissait d’une tulipe sauvage locale ? L’arrière grand-père de l’ami, grand jardinier devant l’Éternel ne devait sûrement pas faire dans la tulipe botanique… Je prends donc quelques notes, quelques photos et, le barbecue et l’après-midi achevés, je retrouve le Web pour me noyer un peu dans les tulipes…

Tulipes en réseau

Et j’en découvre des choses… Les tulipes endémiques de la Savoie et du Dauphiné… Tiens, Tulipa aximensis, la Tulipe d’Aime. La fleur de la déclaration d’amour à Aime… Est-ce que le béguin mène à Aime ? Un tel avive les amours, un autre les éteint… Le choix est certes douloureux, devant tant de beautés, de désigner qui sera Elle ? Mais finalement, ça marie… Le site de Tela-Botanica regorge de tulipes, mais rien sur d’éventuelles tulipes bressanes ou quasi dombistes… Je tombe néanmoins sur un article fort intéressant concernant les tulipes d’Asie Mineure (rappelons que le nom de tulipe vient du turban) et des Balkans (d’où l’expression : t’as vu mes jolies tulipes sur le balkan !), par un botaniste de l’université de Bucarest, Turpin Căulaicală… Rassemblant quelques bribes de roumain hérités d’un voyage transylvain en 1992, et comptant sur la légendaire francophonie de nos amis daces, je concocte un courrier agrémenté de photos, croquis et notes pour l’éminence botanique transdanubienne… Le courriel faisant preuve de diligence (bon, c’est un peu tiré par l’écheveau !), un destriel me revient incessamment : le valaque est ami avec un botaniste du Muséum d’histoire naturelle de Paris, François Taupille, et voyage actuellement en France (merveilles de l’Internet qui permet de joindre quiconque à l’autre bout du monde). Les deux compères descendent incessamment sur Bourg, le jeu en vaut, paraît-il, la chandelle…

Species nova

Le 15 mai, nous nous retrouvons donc dans le jardin de Saint-Rémy, avec les deux botanistes, et mon ami, un peu surpris de voir son chez-soi soudain promu au rang de site mondial pour la biodiversité ! Les botanistes n’en finissent pas d’observer les tulipes, notent tout et s’autorisent même (mais ils font partie des milieux autorisés) quelques prélèvements destinés à des études génétiques… Le barbecue ayant été relancé, nous devisons tous sur la nature, et j’apprends que le brave Turpin est aussi un fou des libellules (à l’entendre s’extasier devant les demoiselles et les messieurs, j’ai cru, un moment, qu’il était bi l’ami dace)… François (Fanfan pour les intimes !), le botaniste parisien, n’est pas en reste sur les richesses du vivant ; la journée passe donc à folle allure avant que le TGV ne ramènent nos compères à la capitale (non, pas le lieu dit la Capitale à Montracol, mais celle de la France, Lucette en gaulois…). Quelque temps passe… Un coup de téléphone de Fanfan donne le La ! Il s’agit bien d’une nouvelle espèce, mais mieux encore, son patrimoine génétique montre sa proximité avec les espèces d’Asie Mineure ! Ça, pour une coïncidence ! Bref, un article est en route, mais on me demande instamment (et à l’ami sanrémois aussi) de garder le silence absolu sur cette découverte… Aujourd’hui donc, près d’un an plus tard, vous pouvez également profiter de Tulipa remigiensis, dont l’épithète spécifique rappelle le saint de la commune, Rémy, Remigius en latin.

Où la voir ?

Alors, à quoi ressemble-t-elle, cette tulipe ? Vous me direz, la photo parle d’elle même ! Allons-y pour une brève description. La plante mesure une quarantaine de mètres de hauteur avec une tige très courte et la corolle, très évasée de couleur crème dépasse la vingtaine de mètres en diamètre. L’ensemble de la plante est plutôt pâle, les feuilles peu développées. Les tépales sont carénés et portent quelques marques noirâtres. Mais, foin de mots, passons aux actes ! Pour voir ces magnifiques tulipes, le plus simple est d’aller au village de Saint-Rémy (à l’ouest de Bourg en direction de Villefranche). Au carrefour de la rd 45 et du chemin du Taillis, juste avant d’entrer dans le village, on remarque le petit château et son grand parc. Depuis la rue, au fond du parc derrière le castel, on voit bien les tulipes en début de saison (quand les arbres ne sont pas encore trop feuillés…).


Agrandir le plan

Passez un bon mois d’avril sans vous découvrir d’un fil…

Orientation bibliographique

Taupille F., Căulaicală T. & Krieg-Jacquier R., 2011. Tulipa remigiensis sp. nova (Liliales : Liliaceae), une nouvelle espèce de Tulipe pour la France. Adansonia, 33 (1) : 57-77

Căulaicală T., 2006. Unele prostii despre lalele (Tulipa sp., Liliales : Liliaceae) din Anatolia (Turcia) Buletinul Grădinii Botanice Iaşi, 13 : 20-24

Fritsch R., 1996. La tulipe d’Aime, Tulipa aximensis Perrier et Songeon, anciennement subspontanée dans le département de la Savoie. Bull. Soc. Hist. Nat. Savoie, 274 : 13-22.


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